vendredi 25 février 2011

Estancias Jésuites et rencontre avec le "Che"

En terre Jésuite
Il faut rappeler un peu d’histoire : le traité de Tordesillas signé en 1494 institue une ligne de partage des terres découvertes entre l'Espagne et le Portugal. La couronne d'Espagne organise un régime qui soumet les Indiens considérés comme des êtres inférieurs au tribut et au travail obligatoire. Les colons peuvent utiliser à leur profit ce système, l'encomienda, qui leur permet de disposer d'une main-d'oeuvre gratuite pour exploiter leur domaine.
En réaction, les ordres religieux développent une nouvelle manière d'évangéliser les Indiens : maîtrise et promotion des langues indigènes, étude et préservation des coutumes locales, mise en place d'une organisation sociale et le progrès économiques de communautés autochtones. Regroupant les Indiens autour de leurs monastères, ils les protègent des excès de l'encomienda, et les sédentarisent.

Dès leur arrivée au Pérou, en 1566, les jésuites s'inscrivent dans cette manière de faire. La devise de la Compagnie : Ad majorem Dei gloriam « Pour une plus grande gloire de Dieu », explique la diversité des tâches auxquelles s'adonnent les Jésuites. Dans des lieux incroyablement isolés, ils développent le système des "réductions". Ce mot fait référence à la tentative de regrouper dans un même lieu une population indigène (sous l’autorité de deux pères Jésuites), de les réduire ainsi à la vie civile, dans le but de les évangéliser et de les éduquer, tout en les protégeant de l’esclavage. Ces unités se concentrent dans la région de Missiones, à la frontière brésilenne et paraguayenne.

Voltaire qualifiera cette expérience de « triomphe de l’humanité semblant racheter la cruauté des premiers conquérants »


Emblème Jésuite
Les Indiens travaillent à mi-temps au profit de leur famille, à mi-temps pour le bien de la collectivité. Cette production collective facilite le développement d'oeuvres d'intérêt commun comme l'assistance sociale auprès des plus démunis Elle facilitera la production artistique et religieuse que nous avons pu admirer dans la Manzana Jesuitica de Cordoba.

L'administration, transposée du modèle espagnol, est assurée par les Indiens eux-mêmes Afin de se défendre contre les incursions des Portugais chercheurs d'esclaves les milices indiennes des réductions ont reçu l'autorisation de posséder des armes à feu.

Au 17ème et 18ème siècle, les Jésuites regroupent plus de 100 villages indigènes depuis le sud du Brésil actuel, la Bolivie, l’Uruguay, l’Argentine, le Paraguay, la Colombie et le Vénézuela.

Dans la région de Cordoba, pas de « missions », mais des estancias qui « alimentent » au sens propre la ville de Cordoba et lui fournissent ses richesses.


Plan type d'une estancia

En premier lieu, Alta Gracia, classée au Patrimoine Mondial de l’Humanité, dont le propriétaire entre dans l’ordre jésuite en 1643, et lui fait don de sa propriété.

L'Eglise d'Alta Gracia
  
La cour intérieure













Elle devient alors une grande ferme qui apporte un soutien financier aux prêtres de Cordoba grâce à son élevage, ses cultures et ses industries. En 1767, elle comptera 16.000 têtes de bétail, des ateliers de tissage, des fourneaux à briques, des fabriques de savon et quelques moulins














La forge















La salle à manger commune
Une réalité dérangeante cependant, dans le fonctionnement des estancias … Ici, comme dans les missions, les indiens sont considérés avec bienveillance, mais le travail est exécuté également par des esclaves noirs, achetés aux premiers conquistadors, ou aux trafiquants d’esclaves…Ils sont considérés comme des «biens», sans droits particuliers. Il y en avait environ 300 à Alta Gracia

l'intérieur de l'Eglise





























Dans le petit village d’Alta Gracia, nous serons confrontés également à une actualité plus récente. Nous visiterons la maison où vécut Ernesto Guevara de 1932 à 1943. En effet, il souffrait d’asthme et ses parents durent abandonner Buenos Aires pour une ville possédant un climat plus favorable.
On y verra beaucoup de photos du « Che », enfant et adulte





































Des photos et bulletins de classe, souvenirs de ses années d’études en tant que médecin puis chirurgien














Une réplique de la moto qui servit à son expédition sud-américaine

Et des lettres échangées tant avec ses enfants qu’avec Fidel Castro, notamment celle où il lui explique les raisons pour lesquelles il souhaite abandonner ses fonctions officielles à Cuba pour aller en Bolivie, aider la révolution qui lui sera fatale





Plus léger, si l’on veut… Ici a vécu et est décédé également Manuel de Falla, compositeur espagnol né en 1876 en Espagne, compositeur notamment de la « Danse du Feu » .


Pendant son séjour en France de 1907 à 1914, il est ami avec Debussy, Albéniz et Ravel. Il quittera son pays natal l’Espagne, en direction de l’Argentine, en raison de son opposition à la dictature franquiste






à suivre....

mardi 22 février 2011

Cordoba

Cordoba où se confondent histoire et religion...


Nous avons donc repris le bus de nuit, pour un trajet de 9 heures, afin de rallier Cordoba, la deuxième ville d’Argentine, située à son centre exact, et comptant 1,3 Million d’habitants.
Nous découvrons la ville moderne qui n’est pas belle, architecturalement parlant, car elle ne présente aucune homogénéité. Ainsi, pas de plan d’ensemble pour les constructions neuves : on monte un immeuble soit à la place d’une maison que l’on a détruite, soit même au dessus d’une maison que l’on va conserver. Ceci donne des immeubles très hauts et très étroits, qui attendent que les maisons voisines soient à leur tour détruites. Les constructions sont loin d’être aussi belles qu’à BA et on ne trouve pas à l’intérieur de ces carrés formés par 4 rues les jardins comme à BA. Tout est rempli par des immeubles


















Par contre, côté hôtel, c'est la « Zénitude » absolue, jugez plutôt :

























































Dès notre arrivée dans le centre historique, nous pouvons admirer le Cabildo ou hotel de ville





























Et la cathédrale avec son dôme roman, qui occupe le site d’une église construite en 1599 qui s’effondra lors d’une messe… Elle a été rebâtie en 1687. Le Christ qui couronne le fronton a été ramené de France.























































Le mur extérieur, comme d'autres murs dans le centre historique est constitué d'un amalgame de pierres, de briques entières ou brisées,  et de gallets divers, unis par un mortier

L’intérieur de la cathédrale est riche, on le doit à Emillio Caraffa






























Mais parlons un peu de l’histoire de Cordoba…

A l’arrivée des Espagnols au 16ème siècle, les colons ont investi l’Alto Péru (actuelle Bolivie), financés par les mines d’argent de Potosi (en Bolivie) et sont descendus vers l’Argentine qui les fournit en céréales, coton et bétail.
Des ordres religieux tels que les Dominicains et les franciscains les accompagnent pour évangéliser les populations locales indiennes.
A la fin du 16ème siècle, le roi d’Espagne autorise la Compagnie de Jésus, fondée par Ignace de Loyola, à se joindre aux autres religieux pour aider à la colonisation du nord est de l’Argentine.
On estime que 100.000 indiens vivaient dans les missions jésuites qui ressemblaient aux autres colonies espagnoles, à ce détail près qu’ils disposaient d’une autonomie politique et économique vis-à-vis de la couronne.
En premier lieu, les Jésuites construiront le collège, pour mener à bien leur mission d’enseignement : c’est le collège Montserrat, très prisé encore par les élites de la ville, où se faisaient les inscriptions de rentrée des classes pour le début Mars, lorsque nous sommes passés





























Ensuite fut construite l’Université (1613) qui est la plus ancienne d’Argentine et la 4ème d’Amérique latine. Tous les prêtres envoyés au Paraguay étaient formés ici. La bibliothèque renferme plus de 10.000 volumes originaux, rédigés entre 1515 et 1767.

Mais, le plus spectaculaire reste à venir : l’Eglise de la Compagnie construite entre 1640 et 1676.
Son aspect extérieur est déconcertant par son dépouillement, et on se demande si elle est terminée ou si l’expulsion des Jésuites par le Roi d’Espagne (suivant en cela tous les rois d’Europe qui désignaient les Jésuites comme responsables de bien des maux) a interrompu les travaux :





























Un choc nous attend à l’intérieur : la construction a été confiée à un Français Philippe Lemaire, architecte naval qui a édifié une voute impressionnante d’arches de bois. En l’absence de bois à Cordoba, il s’est rendu au cœur des forêts tropicales du Paraguay pour choisir les 3000 lattes de la voûte qui sont enduites de colle de poisson et de plâtre sur lesquels sont réalisées les fresques :







Le retable, derrière l’autel, est un chef d’œuvre d’art baroque exécuté par Giuseppe Brasanelli, surnommé le Petit Michel Ange, à la fois peintre, architecte et sculpteur. Il fait confectionner le retable par les missions du Paraguay à 1.600km de Cordoba, avant de la rapatrier sous forme de puzzle. Le fait qu’il s’adapte parfaitement fut un véritable tour de force . Attention, ici, le bois imite  le marbre à la perfection, mais c'est du bois...



La chapelle domestique, située à côté de l’Eglise, est la chapelle privée des religieux. On ne peut être qu’émerveillés par sa magnificence… Nous y étions seuls, et nous avons contemplé en toute tranquillité.















Là encore, le retable délicatement ciselé, est l’œuvre de Brasanelli et la voûte est rehaussée par des fresques peintes sur cuir…
















Je ne vous surprendrai pas en vous disant que cet ensemble Eglises, Collège et Université s’est vue en 2000, reconnue par l’Unesco comme faisant partie du Patrimoine Mondial de l’Humanité, sous le nom de Manzana jesuitica.




Dans le prochain article, j’essairai de vous parler de la vision jésuitique surprenante de la colonisation, ainsi que des estancias (classées elles aussi au Patrimoine Mondial de l’Humanité) qui leur servaient à faire vivre leurs écoles et universités